Les Alpes présentent naturellement une grande diversité de rivières allant du petit torrent jusqu’à de larges rivières dont les multiples bras occupent toute la largeur d’une vallée. L’hydrologie, le transport de sédiments, la topographie de la vallée et la nature du sol et du sous-sol vont conditionner des formes fluviales et les écosystèmes associés. A chacune de ses formes correspond une biodiversité bien spécifique.

Aujourd’hui, les rivières alpines ont, pour la plupart d’entre elles, subi de profondes modifications dans leur fonctionnement : endiguement, barrages et autres ouvrages hydro-électriques, extraction d’alluvions,… Il est alors indispensable de s’appuyer sur les documents historiques pour comprendre le fonctionnement écologique naturel du cours d’eau et identifier les processus écologiques naturels ou anthropiques qu’il a subi. Cette connaissance est essentielle pour envisager de préserver ou de restaurer un bon état écologique des rivières.

On va s’intéresser dans cet article à deux types de rivières liés aux massifs montagneux et dont la biodiversité associée est concernée par de très forts enjeux de conservation : les torrents glaciaires et les rivières en tresses.

Les torrents glaciaires

Les torrents d’altitude alimentés par la fonte des glaciers présentent des conditions très difficiles pour les espèces végétales et animales : faible température, faible saturation en oxygène, pauvreté en minéraux, turbidité, fortes variations journalières et saisonnières… On y rencontre des espèces championnes de la survie en conditions extrêmes, parfaitement adaptées à cet environnement. Il s’agit essentiellement de diptères chironomes, d’invertébrés non-insectes (hydracariens), de bryophytes ou encore de diatomées.
Les torrents glaciaires sont individuellement pauvres en espèces mais la diversité des conditions d’un torrent à l’autre (variabilité de l’alimentation : glacier, neige, eau souterraine,…) explique une forte variabilité dans les espèces présentes. Du fait de leur très forte spécialisation, ces espèces sont rares. Elles sont de plus mal connues.
L’étude menée par Brigitte Lods-Crozet du Musée cantonal de Zoologie de Lausanne en 2012 dans le Haut Rhône valaisans a, par exemple, permis d’identifier 40 nouvelles espèces de macro-invertébrés (Diamesinae, Orthocladiinae, Chironominae-Tanytarsini) pour la Suisse sur seulement 10 stations étudiées.

En se déplaçant vers l’aval, le peuplement d’invertébrés aquatiques se complexifie et les espèces les plus spécialisées disparaissent progressivement. Certaines espèces sont liées aux cours d’eau de cette zone de transition entre les glaciers et la plaine, où les eaux glaciaires se mélangent aux eaux non glaciaires, offrant une grande diversité de conditions écologiques.
La thèse réalisée par Juliette BECQUET (TEREO/INRAE) permet d’améliorer les connaissances sur les invertébrés des cours d’eau alpins. Ce travail a notamment permis de redécouvrir Rhithrogena delphinensis, une espèce d’éphémères, dans le massif des Arves (Savoie) qui n’avait pas été observée depuis 1986. Un article sur cette découverte va être prochainement publiée (LAUNAY et al., à paraitre).

Ces espèces spécialisées sont très fortement menacées par les changements climatiques et le recul des glaciers mais aussi par les pressions affectant la qualité de l’eau et les conditions physico-chimiques du torrent.

exutoire du glacier

Exutoire du glacier St-Sorlin-d’Arves (Savoie)

Larve de Rhithrogena delphinensis dans l’Arvan

Larve de Rhithrogena delphinensis dans l’Arvan (Source : Bertrand LAUNAY)

 

Les rivières en tresses

Les tresses se forment lorsqu’une rivière transportant une forte charge solide dépose en abondance des matériaux alluvionnaires dans une vallée élargie. La rivière adopte alors un système à chenaux multiples très mobiles dans un large lit mineur où les alluvions graveleux ou sableux s’étendent. La dynamique alluviale remobilise fréquemment les alluvions et explique un caractère peu ou pas végétalisé.

Habitats alluviaux pionniers à la confluence Gresse-Drac en amont de Grenoble (Isère)

Myricaire d’Allemagne et habitats pionniers dans la vallée de l’Ubaye (Hautes-Alpes)

Certaines espèces pionnières sont inféodées aux rivières à forte dynamique alluviale des Alpes. Pour la flore, on peut y rencontrer le tamarin (ou myricaire) d’Allemagne (Myricaria germanica), le calamagrostide faux-roseau (Calamagrostis pseudophragmites), le trèfle des rochers (Trifolium saxatile) ou encore la petite massette (Typha minima). Pour la faune, les bancs d’alluvions constituent des habitats favorables pour certains oiseaux limicoles tels que le chevalier guignette (Actitis hypoleucos) ou le petit gravelot (Charadrius dubius). Ils constituent aussi l’habitat de criquets très rares et menacées : tridactyle panaché (Xya variegata), tétrix grisâtre (Tetrix tuerki) ou encore œdipode des Alpes (Epacromius tergestinus).
La biodiversité est dominée par les espèces pionnières, adaptées aux fréquentes perturbations des crues. Avec une réduction de ces perturbations, le lit de la rivière tend à se boiser et les chenaux à réduire leur mobilité. Les espèces pionnières ne supportent pas la concurrence des nouvelles espèces et régressent. Ce processus est régulièrement observé sur les anciennes rivières en tresses dont l’hydrologie et le transport solide ont été modifiés.

Chevalier guignette

Chevalier guignette

Petit gravelot

Petit gravelot

Tridactyle panaché

Tridactyle panaché

Tridactyle panachéTétrix grisâtre

Les différents chenaux et bras présentent une diversité dans les conditions écologiques : vitesse d’écoulement, mode d’alimentation (nappe alluviale, écoulement superficiel,…), température, trophie,… Les espèces aquatiques présentes (éphéméroptères, plécoptères, crustacés, odonates,…) varient donc dans chacun d’eux, permettant une bonne richesse spécifique à l’échelle de l’hydrosystème.

La nappe alluviale circulant dans les alluvions joue également un rôle important dans le fonctionnement écologique de l’hydrosystème des rivières en tresses. Certaines espèces (crustacés, mollusques,…) vivent dans la zone hyporhéique, c’est-à-dire dans les interstices des alluvions en contact avec la nappe alluviale. Certaines sont rares et à forte valeur patrimoniale (UICN France & MNHN, 2012). Ces espèces sont peu étudiées et donc encore très mal connues.

Sous un caractère très minéral, les rivières en tresses cachent donc une biodiversité discrète mais remarquable et diversifiée, parfaitement adaptée à cet écosystème façonné par la dynamique alluviale.

Les rivières en tresses ont subi au cours des dernières décennies des modifications profondes de leur fonctionnement qu’il s’agisse d’une modification de l’hydrologie, du transport solide ou d’une réduction de leur espace de mobilité (endiguement par exemple). On estime que 30 % des tronçons en tresses du bassin Rhône-Méditerranée-Corse ont disparu depuis la fin du XIXème siècle et la majorité des tronçons existants subissent des pressions (Agence de l’Eau RMC, 2019).
Difficile de croire que le Drac chenalisé longeant les zones commerciales de la métropole grenobloise était une rivière en tresses jusque dans les années 1960 ! On trouve pourtant encore aujourd’hui des espèces inféodées aux rivières alpines dynamiques tels que le tridactyle panaché ou le calamagrostide faux-roseau jusqu’au cœur de Grenoble. La préservation de ces espèces pionnières très spécialisées passe par la préservation ou la restauration du fonctionnement hydrologique et sédimentaire de ces rivières et de l’Espace de Bon Fonctionnement (EBF). La préservation des tronçons en tresses en bon état de conservation est un fort enjeu pour la biodiversité alpine.

Tronçon en tresses

Tronçon en tresses à la confluence Vénéon-Romanche dans l’Oisans – Site du Buclet (Isère)

Romanche endiguée en aval du site du Buclet en Oisans (Isère)

 

Auteur : Michael Sol