Des contraintes écologiques fortes pour une biodiversité remarquable

En 2025, Teréo Atlantique a la chance de réaliser des études écologiques sur les deux plus grands systèmes dunaires de Bretagne : 2 sites dans les Dunes sauvages entre Gavres et Quiberon (Morbihan) et le site de la Torche (Finistère). Aux côtés de Benjamin Le Mell (flore et entomologie) et d’Alain Thomas (mollusques terrestres et d’eau douce), l’équipe a pu approfondir ses connaissances sur le fonctionnement écologique des dunes, la biodiversité associée et leur conservation dans un espace littoral aux multiples enjeux.

Localisation des dunes en Bretagne

Des processus écologiques complexes

Les écosystèmes dunaires se forment par l’interaction de processus physiques, chimiques et biologiques complexes. Ils résultent d’un équilibre délicat entre d’une part l’action de la mer et du vent qui mettent le sable en mouvement et d’autre part l’action du relief, de la laisse de mer et de la végétation qui favorisent son dépôt et sa fixation. Comme pour les rivières, la géomorphologie permet d’appréhender le fonctionnement passé et actuel des espaces naturels par une lecture du paysage. La chimie du sol est influencée par le sable et les embruns (salinité), les débris de coquillages (apport de calcaire) mais aussi les mouvements de l’eau. Cet équilibre délicat permet de créer un gradient d’habitats naturels pionniers (de la plage à la dune blanche) ou stabilisés (dune grise). Au gré des évènements météorologiques et du temps, le sable des dunes est en mouvement tantôt côté mer tantôt côté terre.

Chaque système dunaire présente son propre fonctionnement avec sa morphologie propre et des évolutions dans le temps et dans l’espace. La figure suivante permet d’illustrer un profil type de système dunaire et de visualiser les grandes forces à l’œuvre sur les différentes portions.

Dunes littorales – des processus complexes
Avant-plage et plage

C’est ici la mer ou l’océan qui constitue le moteur des processus. A travers les marées, la houle, les courants marins et les tempêtes, la mer déplace les sédiments qui vont tantôt se déposer sur la plage par temps calme, tantôt être emmenés vers le large lorsque la mer est plus agitée. D’autres phénomènes viennent complexifier ce schéma avec par exemple des déplacements latéraux du sable par les courants et des phénomènes locaux liés à la forme du littoral (et à la présence d’aménagements). Le bilan entre érosion et accrétion de sables n’est pas toujours équilibré. Une érosion dominante entraine un recul du trait de côte ; une accrétion dominante un rechargement de la dune. La mer a également un autre rôle en apportant des débris sur la plage (bois flotté, algues et malheureusement déchets) qui constituent la laisse de mer.

Laisse de mer
Laisse de mer, dune embryonnaire et dune mobile

De la plage à la dune mobile, le vent devient le moteur du déplacement du sable. Celui-ci est emporté, déplacé et déposé quotidiennement. Certains facteurs vont faciliter ces dépôts. C’est là qu’intervient la laisse de mer, citée précédemment, en créant une zone stable sur la plage où le sable se dépose plus facilement. Cette relative stabilité permet également le développement des premières plantes qui vont à leur tour favoriser les dépôts éoliens (effet peigne) et stabiliser le sable. En passant de la laisse de mer, à la dune embryonnaire et à la dune blanche (mobile), ce phénomène s’accentue avec une densification des plantes pionnières et une élévation de la dune. La dune blanche forme alors un cordon littoral jouant un rôle de protection de l’arrière-dune face à l’apport de sable.

 

 Dune grise et marais arrière-dunaire

La dune grise est la dune fixée. La protection du cordon littoral permet à la dune grise de se couvrir de végétation. Les mouvements de sables s’en trouvent très fortement réduits. Dans les dépressions, au contact de nappe d’eau douce ou saumâtre, on rencontre régulièrement des marais arrière-dunaires. L’espace arrière-dunaire reste très lié aux espaces mobiles des dunes. Parfois, le cordon dunaire est érodé par le vent et la dune blanche avance en direction des terres.

 

Des espèces qui s’adaptent aux contraintes écologiques

La vie dans les dunes n’est pas simple. Les organismes doivent résister au vent, à la sécheresse, à la salinité, au mouvement du sable et aux variations de niveau d’eau. Les conditions s’approchent souvent de celles ressenties dans les régions désertiques. La vie est pourtant présente avec à la fois des espèces très spécialisées et des espèces qui parviennent à s’adapter.

Face au vent fort, tous les êtres vivants s’accordent sur un point. Mieux vaut vivre près du sol. Les plantes adoptent alors une taille minuscule ou se plaquent au sol. Les animaux rampent, nichent au sol ou s’enterrent.

Pour résister au soleil et à la sécheresse, les plantes adoptent des feuilles épaisses, duveteuses, de couleurs ternes ou incurvées. Les animaux vivent la nuit, se cachent et se parent de couleurs claires. Seules les espèces les plus spécialisées résistent à la salinité grâce à des organes excréteurs ou des feuilles succulentes.

Ces contraintes écologiques font que les dunes sont occupées par des espèces rares avec une différenciation des cortèges entre la plage, la dune blanche, la dune grise ou les marais arrières-dunaires. Les naturalistes peuvent y observer une concentration remarquable d’espèces protégées ou menacées.

Les figures suivantes permettent de visualiser les contraintes écologiques, les stratégies adoptées par la biodiversité pour y répondre et le nom de quelques espèces emblématiques de chaque type de dune.

Il est intéressant de faire une parenthèse pour une espèce qui semble a priori anodine mais qui joue un rôle fondamental dans l’écosystème dunaire : le lapin de garenne. Il s’épanouit dans les dunes grises où il forme d’importantes garennes. Son rôle est de plusieurs niveaux. Tout d’abord, la gestion de la végétation ; son appétit permet de maintenir les milieux ouverts en empêchant le développement des ligneux. Le creusement des terriers permet également de maintenir des milieux pionniers indispensables au développement de certaines espèces dont le rare cynoglosse des dunes. A ce titre, le lapin de garenne est utilisé par les gestionnaires (introduction de lapin, aménagements de garenne,…) dans des projets de restauration de dunes. Le rôle des terriers ne s’arrête pas là. Ils servent de refuge pour la faune, structurent et augmentent la perméabilité du sol et par conséquent renforcent la résistance des dunes face à l’érosion. C’est donc un allié incontournable dans la préservation de ces habitats remarquables.

 

Un espace sous pressions

Le littoral constitue un territoire attractif pour de nombreuses activités (urbanisation, agriculture, tourisme, pêche, exploitation de granulats, industries, défense, …). Ces activités interagissent avec le fonctionnement des espaces naturels littoraux. Des politiques publiques ont émergé pour encadrer l’aménagement du littoral et assurer la préservation de ces espaces : loi littoral, sites classés, réserves naturelles, Natura 2000, Conservatoire du littoral,… L’équilibre délicat des processus écologiques dans les systèmes dunaires est modifié par des perturbations directes et indirectes.

  • Pour les premières, la forte fréquentation et les pratiques humaines ont tendance à accentuer les phénomènes d’érosion ou au contraire bloquer la mobilité du sable par des infrastructures (digues, enrochements,…). Le « nettoyage » des laisses de mer sur la plage pour le tourisme exporte en même temps du sable et supprime un élément indispensable dans les formations de la dune embryonnaire. L’urbanisation détruit quant à elle purement et simplement la dune.
  • Les dunes subissent aussi des perturbations indirectes dont l’origine peut être très éloignée. Les rivières font transiter certaines pollutions jusqu’en mer alors que les sables y sont bloqués par des obstacles. Les changements climatiques avec une augmentation du niveau des mers et une accentuation des phénomènes extrêmes sont aussi une menace importante pour la préservation des dunes.
Une protection efficace et durable face aux risques littoraux

En plus d’accueillir une biodiversité remarquable, les dunes sont aussi un des meilleurs remparts contre le recul du trait de côte et un facteur de résilience face aux tempêtes. Les communes littorales sont confrontées à ces évolutions rapides et les politiques publiques les intègrent chaque jour d’avantage.

Pendant des décennies, la protection face aux risques littoraux a reposé en grande partie sur l’aménagement localisé d’ouvrages de génie civil (digues, brise-lames, épis,…). En plus d’induire des perturbations du fonctionnement écologique, ces aménagements couteux ne sont pas toujours efficaces et durables. Dans le cas d’une inefficacité pour protéger des biens, il faut alors se résoudre à abandonner l’occupation de ces espaces. C’est ce qu’il s’est passé à Treffiagat (Finistère) en 2025 avec la destruction de plusieurs maisons côtières que la collectivité ne pouvait pas protéger.

Le maintien ou la restauration d’une large bande d’espaces naturels littoraux entre la mer et les premières habitations est souvent la solution la plus efficace et pérenne pour protéger les zones habitées. Les politiques publiques encouragent à utiliser les « solutions d’adaptations fondées sur la nature » plutôt que des solutions « dures ».

La préservation et la restauration des milieux naturels littoraux repose d’abord sur une limitation des dégradations (contrôle de la fréquentation du public pour limiter le piétinement), puis sur le respect ou la favorisation des phénomènes naturels (exemple : pose de ganivelles pour retenir le sable). Ces mesures permettent de préserver les nombreuses richesses naturelles des dunes.

 

Michaël SOL.

Sources :

  • Observatoire de l’Environnement en Bretagne, articles du site internet : https://bretagne-environnement.fr/
    • Pourquoi et comment les dunes vagabondent-elle ?
    • Comment sur le littoral breton fait-on face aux risques d’érosion-submersion ?
    • Comment occupation intensive du littoral et changement climatique perturbent la dynamique naturelle du trait de côte en Bretagne ?
    • Erosion côtière et changement climatique en Bretagne ?
    • Comment des citoyens en Bretagne aident les chercheurs de la station marine de Concarneau à comprendre le fonctionnement écologique des laisses de mer ?
    • Les dunes en Bretagne 
  • Office National des Forêts :
  • Conservatoire du littoral, 2009, Document d’objectifs Natura 2000 Baie du Mont-Saint-Michel
  • Syndicat Mixte du Grand Site Gâvres Quiberon, 2022, Documents d’objectifs Natura 2000 Massif dunaire Gâvres Quiberon et zones humides associées
  • Communauté de Communes Océan Marais de Monts, Le lapin de garenne : clé de voûte de la dune grise ?
  • UICN, 2012, Conservation des dunes côtières – Restauration et gestion durables en Méditerranée occidentale